Une vague ne retient rien

Je me souviens du jour où j’ai compris que je ne regardais pas la mer.

Je la fixais. Les yeux ouverts, mais l’esprit ailleurs.

Comme on regarde un mur blanc dans un couloir sans jamais vraiment le voir. C’est quelque chose qui m’arrive parfois quand je suis trop dans ma tête — je suis là, physiquement présent, mais quelque chose en moi est fermé.

Comme un volet tiré sur une fenêtre pourtant ouverte.
C’était un matin d’octobre. Le ciel était bas, presque lourd, de cette couleur grise qui n’est pas triste mais dense, comme si l’air lui-même pesait quelque chose.

Je marchais depuis une heure sur le sentier côtier, les mains dans les poches, la tête pleine de
pensées que je n’arrivais pas à mettre en ordre. Et soudain, une vague s’est levée.

Pas la plus haute. Pas la plus spectaculaire. Je n’aurais pas pu l’expliquer à quelqu’un d’autre. Mais quelque chose en elle m’a arrêté net — une qualité dans son mouvement, dans la manière dont elle montait, lentement d’abord, puis avec une certitude absolue, comme si elle savait exactement ce qu’elle venait faire.

Ce n’était pas l’écume. Ce n’était pas le bruit. C’était l’intention.
Une vague ne demande pas la permission. Elle se forme au large, dans le silence de l’océan profond, portée par des forces que personne ne voit et que peu de gens pensent à imaginer. Le vent qui a soufflé à mille kilomètres de là.

Une dépression atmosphérique.
La rotation de la Terre. Elle grossit lentement, invisiblement, pendant des heures, parfois des jours.

Elle traverse des tempêtes, des calmes plats, des nuits entières sans témoin. Elle ne sait pas encore qu’elle va mourir sur ce rivage un matin d’octobre. Elle avance simplement, portée par ce qu’elle est.

Puis elle arrive. Et elle se donne entièrement.
Elle ne retient rien.

J’ai pensé à tout ce que moi, je retiens. Les émotions que je n’ai pas laissées sortir parce que le moment ne semblait pas propice. Les mots que j’ai gardés pour moi parce que j’avais peur qu’ils ne soient pas bien reçus. Les élans que j’ai freinés au dernier moment, par prudence, par habitude, par cette petite voix intérieure qui dit toujours : pas maintenant, pas encore, pas comme ça.

Combien d’énergie dépensons-nous à retenir ce qui veut circuler ?

Nous sommes faits à 80 % d’eau.
Notre sang, notre lymphe, nos larmes — tout ce liquide qui circule en nous depuis la naissance ne demande qu’une chose : bouger.

L’eau ne se retient pas. Elle trouve toujours son chemin. Elle contourne l’obstacle, s’infiltre, cherche la faille. Et quand elle ne trouve pas d’issue, elle s’accumule jusqu’à ce que la pression devienne insupportable.

Nos émotions fonctionnent exactement de la même manière.
Une vague qui ne déferle pas n’est qu’une tension sous la surface — une énergie sans forme, sans direction, sans sens.

Elle n’est pas dangereuse parce qu’elle existe.
Elle devient dangereuse quand on l’empêche d’aller là où elle doit aller.

Quelle est la vague que tu portes en toi depuis trop longtemps ?

Je te pose cette question sans y répondre à ta place. Parce que je ne sais pas ce que tu
portes. Mais je sais que tu portes quelque chose. Nous portons tous quelque chose.
Une tristesse qu’on n’a pas eu le temps de traverser. Une joie qu’on n’a pas osé célébrer pleinement.
Une colère qu’on a crue inutile. Un amour qu’on n’a pas dit.

Il y a quelque chose de profondément libérateur dans la contemplation de l’océan.
Ce n’est pas du tourisme. Ce n’est pas de la poésie de carte postale.

C’est une rencontre physique, corporelle, avec une force qui nous ressemble et que nous avons oubliée.
Quand tu restes longtemps face à la mer, quelque chose se détend en toi.

Quelque chose lâche.
Comme si l’océan te rappelait doucement que tu n’as pas à tout contrôler.

La vague ne cherche pas à être parfaite. Elle ne cherche pas à durer.
Elle cherche seulement à accomplir ce pour quoi elle s’est formée — arriver jusqu’au rivage, se donneret retourner à l’océan pour se reformer ailleurs, différemment, avec ce qu’elle a appris du voyage.

Peut-être que c’est ça, vivre pleinement. Pas retenir. Pas accumuler. Pas maîtriser.

Arriver. Se donner. Repartir.

Ce matin-là j’ai regardé la vague jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans l’écume.
Puis j’ai sorti les mains de mes poches. Et j’ai recommencé à respirer vraiment.

La prochaine fois que tu te retrouveras face à l’eau — au bord d’une rivière, sous ta douche, les yeux fermés dans le silence d’un matin — ne la regarde pas seulement.

Laisse-la te traverser.

Cliquer ici pour découvrir mon oeuvre “L’océan, la vague n°32
https://www.stephanehauton.com/oeuvres/p/locan-la-vague-n32

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Connais tu les arômes de la terre ?