Ce que la pluie n’efface pas
Tu penses que la pluie lave. Qu’elle arrive, qu’elle rince les trottoirs, les pare-brise, les visages tournés vers le ciel, et qu’elle repart en emportant avec elle un peu de la poussière du monde. C’est vrai, en surface. Mais gratte un peu, et tu verras qu’elle n’efface presque rien de ce qui compte vraiment.
La pluie qui tombe aujourd’hui a déjà été bue par des fougères disparues, filtrée par des roches que plus personne ne nomme, retenue des siècles dans une glace qui vient tout juste de fondre. Elle n’arrive jamais vierge. Elle arrive chargée, comme toi tu arrives chargé à chaque rendez-vous, à chaque matin, avec tout ce que tu as vécu et que tu crois avoir oublié.
Tu voudrais que certaines choses partent avec l’orage. Une dispute, une erreur, une fatigue trop ancienne. Tu restes sous l’eau plus longtemps que nécessaire, sous la douche, sous l’averse, en espérant qu’elle dissolve ce qui te pèse. Mais l’eau ne dissout pas la mémoire, elle la déplace. Elle infiltre le sol, rejoint une nappe, ressort ailleurs, plus tard, dans un puits, dans une source, dans un verre que quelqu’un boira sans savoir tout ce qu’il avale.
C’est ça que tu oublies quand tu jettes n’importe quoi dans un caniveau, quand tu laisses un produit couler dans l’évier en te disant que ça part loin, que ça part pour de bon. Rien ne part pour de bon. Tout circule, tout revient, sous une autre forme, dans un autre corps, parfois le tien.
Tu voudrais une eau neutre, une eau vierge de toute histoire, comme si un liquide pouvait exister sans passé. Mais même l’eau la plus pure que tu achètes en bouteille a traversé des roches vieilles de millions d’années avant d’arriver jusqu’à ta table. Elle a un âge, une origine, un trajet. Elle n’est jamais simplement là, disponible, sans condition. Elle est le résultat d’un très long voyage que tu interromps en trois secondes, entre le lavabo et l’évier, sans jamais te demander d’où elle vient ni où elle va ensuite.
Alors la prochaine fois que tu regarderas la pluie tomber contre une vitre, ne pense pas à ce qu’elle efface. Pense à ce qu’elle transporte. À la longue mémoire liquide qui traverse les âges sans jamais vraiment se taire, et qui, un jour ou l’autre, repasse par toi, par ton verre, par ton jardin, par la terre que tu marches sans la regarder. Ce que tu verses aujourd’hui, quelqu’un le boira demain. Ce n’est pas une menace, c’est simplement la règle du jeu, la seule qui ait jamais existé pour l’eau : rien ne disparaît, tout circule, et toi, tu es juste un point de passage parmi d’autres dans ce trajet qui te dépasse largement.
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