Et si tu n’avais pas de peau ?
Pose-toi la question sérieusement.
Pas de peau. Plus de frontière entre toi et le monde. Plus de membrane pour contenir, filtrer, protéger.
Tu serais là, exposé à tout — à l’air, à la lumière, à la moindre variation de température.
Tu te disséquerais dans l’environnement comme une goutte d’encre dans un verre d’eau.
En quelques secondes, tu ne serais plus rien de distinct. Plus de dedans. Plus de dehors. Plus de toi.
La peau, tu n’y penses jamais.
Elle est là, elle fait son travail, elle encaisse — le froid, la chaleur, le contact, le choc. Elle se répare la nuit pendant que tu dors. Elle filtre ce qui entre et retient ce qui doit rester. Elle respire, elle transpire, elle mémorise. Chaque cicatrice que tu portes, c’est elle qui a négocié avec le monde à ta place, qui a absorbé ce que tu n’aurais pas pu traverser autrement.
Et elle est faite d’eau. Majoritairement.
C’est l’eau qui lui donne son élasticité, sa souplesse, cette capacité à s’étirer sans se déchirer. C’est l’eau qui maintient la tension de surface, cette résistance légère que tu sens quand tu appuies du bout du doigt sur ta propre joue. Retire l’eau et la peau se rétracte, se fissure, perd sa capacité à contenir quoi que ce soit. Elle cesse d’être une membrane vivante pour devenir une enveloppe morte.
Tu es une frontière liquide.
Pas une forteresse. Pas un mur. Une membrane en mouvement permanent, perméable là où il le faut, résistante là où c’est nécessaire. Exactement comme la surface de l’eau — qui cède sous la pression mais reprend sa forme, qui absorbe le choc mais ne se laisse pas traverser sans laisser de trace.
Ce dialogue entre le dedans et le dehors, tu le vis à chaque instant sans en avoir conscience. Ton corps entier est une négociation permanente entre ce qu’il accueille et ce qu’il rejette, entre ce qu’il laisse entrer et ce qu’il protège. Et l’eau est l’arbitre de tout ça — silencieuse, invisible, décisive.
Alors la prochaine fois que tu te laves les mains, que tu sens l’eau glisser sur ta peau, arrête-toi une seconde.
Ce n’est pas de l’hygiène. C’est une reconnaissance.
Deux formes d’eau qui se rencontrent — celle du dehors et celle du dedans.
Deux membranes qui se touchent, se reconnaissent, se souviennent l’une de l’autre.
Tu n’as pas de peau malgré l’eau.
Tu as une peau grâce à elle.
• Cliquer ici pour découvrir le tannin N° 11 : https://www.stephanehauton.com/oeuvres/p/de-leau-au-tannin-n11