Peux-tu boire de l’or ?
Essaie.
Fonds-en un lingot, laisse-le refroidir en liquide parfait, verse-le dans un verre.
Admire le reflet. La densité. L’éclat. Tout ce que le monde a décidé de désirer depuis des siècles, là, dans ta main, sous forme de boisson.
Puis bois.
Tu ne peux pas. Personne ne peut.
L’or ne traverse pas, il ne nourrit pas, il ne régule rien. I
l est beau, il est rare, il est précieux — et il est parfaitement inutile à ta survie.
Ton corps n’en a rien à faire. Tes cellules ne savent pas quoi en faire. La machine humaine, aussi complexe soit-elle, ne tourne pas à l’or.
Elle tourne à l’eau.
Seulement à l’eau.
Et pourtant on a tout inversé. On a mis des prix sur ce qui brille et on a laissé gratuit ce qui maintient en vie. On a construit des coffres-forts pour l’or et des canalisations qui fuient pour l’eau.
On a des musées pour les pierres précieuses et des fleuves qui meurent sans que personne ne demande de comptes. On a nommé des rues au nom des banquiers et oublié le nom des sources.
On a décidé que la rareté faisait la valeur.
Mais l’eau se raréfie aussi. Silencieusement, méthodiquement, sans faire la une. Les nappes phréatiques descendent d’année en année. Les glaciers reculent plus vite qu’on ne le mesure.
Les rivières rétrécissent, les lacs s’évaporent, les puits s’assèchent. Et on continue à débattre du prix de l’once d’or pendant que la seule chose irremplaçable disparaît sans bruit, sans caméra, sans discours d’urgence à la hauteur.
Un être humain peut vivre sans or. Sans diamants, sans argent, sans aucune des choses qu’on appelle précieuses. Des milliards de gens le prouvent chaque jour, depuis toujours.
Personne ne peut vivre sans eau.
Pas trois jours. Pas deux. Pas même un, dans certaines conditions. C’est le seul luxe absolu — celui qu’on n’a pas su voir parce qu’il coulait trop librement pour paraître rare. Parce qu’on ne désire vraiment que ce qu’on risque de perdre.
L’or a de la valeur parce qu’on en a décidé ainsi.
L’eau a de la valeur parce que sans elle, il n’y a personne pour décider de quoi que ce soit, pour désirer quoi que ce soit, pour exister tout simplement.
Commence peut-être par ça.
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