L’eau est-elle nécessaire ?

Bien sûr que non.

Tu peux très bien t’en passer. Trois jours, quatre si tu te ménages.
Après ça, le corps commence à négocier avec lui-même — les organes se disputent les dernières réserves, le sang s’épaissit, la peau se rétracte. Mais bon, trois jours c’est déjà pas mal.
Tu as survécu à des réunions plus longues.

On vit dans un monde qui a décidé que l’eau était un détail.

Un fond de décor. Un robinet qu’on ouvre sans y penser, une bouteille en plastique qu’on achète sans la voir, une ressource qu’on gère entre deux urgences plus importantes.

L’eau n’a pas de lobby. Elle n’envoie pas de communiqué de presse. Elle ne se plaint pas quand on la pollue, quand on la vole, quand on la gaspille. Elle absorbe. Elle continue. Elle se transforme.

Jusqu’au moment où elle ne le fait plus.

Tu connais des civilisations qui ont disparu ?
Pas à cause des guerres, pas à cause des épidémies. À cause de l’eau. Ou plutôt de son absence. Des villes entières englouties par le sable parce que la source s’est tarie. Des peuples entiers dissous dans l’histoire parce que le ciel a cessé de répondre. La Mésopotamie, les Mayas, les cités du désert de Taklamakan — toutes ont prospéré près de l’eau. Toutes ont disparu quand elle s’en est allée.

L’eau ne négocie pas.

Elle est là ou elle n’est pas là. Et quand elle n’est plus là, plus rien d’autre n’a d’importance — ni l’économie, ni la politique, ni les opinions, ni les projets. Tout ce que tu crois essentiel devient secondaire en soixante-douze heures. Ton téléphone, ton compte en banque, ton statut social — tout ça fond comme neige au soleil dès que le robinet ne répond plus.

Et pourtant.

Tu ouvres le robinet sans y penser. Tu laisses couler pendant que tu te brosses les dents. Tu jettes une bouteille à moitié pleine. Tu ne regardes pas la pluie tomber — tu t’en agaces. Tu ne penses pas à la rivière derrière la ville — tu n’y vas jamais. L’eau est partout dans ta vie et nulle part dans ta conscience.

Alors oui, l’eau est nécessaire.

Mais ce n’est pas la bonne question.

La vraie question, c’est pourquoi tu attends d’en manquer pour t’en souvenir.
Pourquoi ce qui te maintient en vie est aussi ce que tu regardes le moins.
Pourquoi l’évidence absolue est toujours la dernière chose qu’on protège, la dernière chose qu’on célèbre, la dernière chose qu’on juge digne d’attention.

L’eau n’a pas besoin qu’on la trouve nécessaire.

C’est toi qui en as besoin — et tu le découvriras trop tard, ou juste à temps.

• Cliquer ici pour découvrir L’eau N°155 : https://www.stephanehauton.com/oeuvres/p/de-la-terre-larme-n155

Précédent
Précédent

Peux-tu boire de l’or ?

Suivant
Suivant

Vois-tu vraiment ce que tu bois ?