L’eau ne dort jamais

Tu la crois immobile, dans ton verre, dans la mare, dans le seau que tu poses sur le carrelage. Tu te trompes. Ce que tu regardes n’est pas une chose. C’est un passage.

L’eau que tu bois ce matin n’est pas la même qu’hier. Elle vient d’ailleurs, elle repart ailleurs. Elle a été nuage, elle a été rivière, elle a traversé des racines, des poumons, des siècles. Tu la fige dans un verre et tu crois la posséder. Mais elle ne fait que passer chez toi. Comme un courant électrique passe dans un fil sans jamais appartenir au fil.

C’est ça, la ressemblance que personne ne veut voir : l’eau et l’électricité ne sont pas des matières, ce sont des mouvements. On les nomme comme des objets — «de l’eau», «du courant» — alors qu’on ne devrait parler que de flux. Tu ne possèdes pas l’électricité qui allume ta lampe, tu la laisses passer. Tu ne possèdes pas l’eau qui te traverse, tu la laisses passer aussi. Ton corps n’est qu’un fil de plus sur son chemin.

Et pourtant tu bâtis des châteaux d’eau, des barrages, des citernes, comme si tu pouvais l’arrêter. Tu crois stocker un mouvement. C’est absurde, et tu le sais au fond : l’eau stagnante n’est plus de l’eau vivante, elle devient croupie, elle perd ce qui la définissait. Ce qui ne bouge plus meurt. Le courant qu’on bloque chauffe et casse le fil.

Alors la question n’est pas «comment garder l’eau» mais «comment ne pas interrompre son passage». Une rivière qu’on détourne n’est plus une rivière, c’est un tuyau. Une nappe qu’on pompe sans relâche n’est plus une réserve, c’est une dette qu’on ne rembourse jamais.

Tu fais partie de ce circuit, que tu le veuilles ou non. Le sang dans tes veines obéit à la même logique que l’eau dans le sol : ça circule, ou ça meurt. Le jour où tu arrêtes de penser l’eau comme un stock et que tu la penses comme un courant, tu changes de regard sur tout ce que tu fais d’elle — ce que tu prélèves, ce que tu rejettes, ce que tu crois lui devoir.

L’eau ne dort jamais. C’est toi qui devrais arrêter de croire qu’elle t’attend.

• Cliquer ici pour découvrir le mouvement : https://www.stephanehauton.com/oeuvres/p/la-vague-n14

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Rien ne reste, tout circule