Rien ne reste, tout circule
Tu dis «de l’eau» comme tu dirais «une pierre» ou «un morceau de bois». Un nom, une chose, quelque chose qu’on peut montrer du doigt, poser sur une table, enfermer dans un verre. Mais essaie un instant d’oublier ce mot. Ce que tu appelles eau n’est peut-être pas une chose du tout. C’est un mouvement qui a pris, pour un temps, l’apparence d’une matière.
Regarde ce qui se passe réellement. Une goutte tombe, s’écrase, se disperse. Une rivière avance, contourne, use la pierre sans jamais s’arrêter. Un nuage se forme, se déplace, retombe ailleurs sous une autre forme. À aucun moment tu ne peux figer l’eau et dire : la voilà, immobile, telle qu’elle est. Dès que tu crois la saisir, elle est déjà ailleurs, déjà changée. Même dans ce verre que tu tiens sans bouger, elle s’évapore, molécule après molécule, quitte la surface sans que tu le remarques. Ce que tu prends pour un objet est en fait un passage, une étape que tu surprends au vol.
C’est peut-être ça, le malentendu. Tu as appris à nommer les choses comme si elles étaient stables : une table reste une table, une pierre reste une pierre. Mais l’eau ne se laisse pas ranger dans cette logique. Elle est verglas le matin, vapeur à midi, pluie le soir, rivière l’année suivante. Le nom ne change pas, mais ce qu’il désigne ne cesse de se transformer. Tu ne nommes pas une matière, tu nommes un trajet.
Et si tu regardes plus loin, cette idée dépasse largement l’eau elle-même. Ton corps, qu’on croit fixe, remplace en permanence ses propres cellules, renouvelle sa peau, son sang, une bonne partie de sa matière, année après année, sans jamais s’arrêter. Ce que tu appelles «toi» aujourd’hui n’est déjà plus tout à fait ce que tu appelais «toi» hier, ni tout à fait ce que tu seras demain. Comme l’eau, tu n’es peut-être pas une chose stable qu’on peut figer dans une définition, mais un mouvement continu qui garde, d’un instant à l’autre, l’illusion d’une forme constante.
Ce n’est pas une pensée pour t’inquiéter. C’est plutôt une invitation à regarder autrement ce qui t’entoure, et ce qui te compose. La prochaine fois que tu verras une rivière, ou simplement un verre posé devant toi, essaie de ne plus voir une chose. Essaie de voir un mouvement qui traverse un instant, sous une forme qu’il abandonnera bientôt pour une autre.
Rien ne reste. Tout circule. L’eau ne fait que te le rappeler plus clairement que le reste.
• Cliquer ici pour découvrir le mouvement : www.stephanehauton.com/oeuvres/p/de-leau-au-tannin-n17