Être dans le creux de la vague
Il y a un endroit que les surfeurs connaissent et que peu de gens peuvent décrire.
C’est l’instant juste avant que la vague déferle. Quand tu es à l’intérieur — pas encore emporté, pas encore sorti — suspendu dans ce creux liquide qui se referme sur lui-même. La lumière y est différente. Verte, translucide, irréelle. Le bruit du monde extérieur disparaît. Tu es dans un espace qui n’existait pas une seconde avant et qui n’existera plus une seconde après.
Entre deux eaux.
Nous connaissons tous cet endroit. Pas forcément dans l’océan — dans la vie. Ces moments où quelque chose vient de se terminer et où autre chose n’a pas encore commencé. Où tu n’es plus ce que tu étais et pas encore ce que tu vas devenir. Où le sol sous tes pieds n’est plus solide mais pas encore liquide non plus. Ces instants de suspension que tout le monde cherche à fuir parce qu’ils ressemblent à du vide alors qu’ils sont peut-être les plus chargés de tous.
L’eau connaît cet état mieux que n’importe quelle autre matière.
Elle peut être solide, liquide, gazeuse — et elle passe d’un état à l’autre sans perdre ce qu’elle est. Elle traverse ces zones de transition, ces moments entre deux états, sans résistance et sans urgence. Elle ne cherche pas à rester ce qu’elle était. Elle ne cherche pas non plus à précipiter ce qu’elle va devenir. Elle s’abandonne au mouvement qui la transforme avec une confiance absolue dans le processus.
Nous, on résiste.
On s’accroche à ce qui était ou on se projette vers ce qui sera — tout sauf rester dans ce creux inconfortable où rien n’est encore défini. On remplit le silence avec du bruit, l’incertitude avec des décisions précipitées, le vide avec n’importe quoi plutôt que d’y rester le temps nécessaire.
Mais c’est dans ce creux que quelque chose se décide.
Pas dans l’agitation d’avant ni dans la clarté d’après. Dans cet espace suspendu, entre deux eaux, où tout est encore possible parce que rien n’est encore fixé. C’est là que les vraies questions émergent. Celles qu’on n’entend pas quand on court, quand on remplit, quand on fuit.
La vague ne dure pas. Le creux non plus.
Mais ce qui se passe à l’intérieur — ce moment de suspension totale où tu flottes entre ce qui était et ce qui vient — ça, ça reste.
Même après que la vague a déferlé.
• Cliquer ici pour découvrir la vague déroulante : https://www.stephanehauton.com/oeuvres/p/la-vague-n33