Tu ne vois que le visible, mais dessous
existe un mouvement
Je me souviens d’avoir posé la main sur un tronc d’arbre un jour de printemps.
Pas par habitude. Par curiosité — quelque chose m’avait poussé à m’arrêter, à poser la paume à plat sur l’écorce rugueuse, à fermer les yeux. Je cherchais à sentir quelque chose. Je ne savais pas quoi exactement. Et pendant une longue minute, je n’ai rien senti du tout.
Puis quelque chose est arrivé.
Pas une vibration spectaculaire. Quelque chose d’infime, de presque imaginaire — une pulsation légère, à peine perceptible, comme si l’arbre respirait sous ma main à un rythme que je ne savais pas encore écouter. La sève montait. Des litres d’eau traversaient ce tronc en silence, remontant des racines vers les feuilles les plus hautes, portant avec elle tout ce dont l’arbre avait besoin pour continuer à exister.
Je ne voyais rien. Mais tout se passait là, sous ma main.
Le vivant fonctionne presque entièrement dans ce qu’on ne voit pas. La surface ne montre jamais que la conclusion d’un travail invisible, patient, continu. Ce que tu vois d’une forêt — les troncs, les feuilles, la lumière filtrée — n’est que la partie émergée d’un réseau souterrain d’une complexité vertigineuse. Les racines qui s’entrelacent sous la terre, les champignons qui relient les arbres entre eux et leur permettent de s’échanger des nutriments, l’eau qui circule dans des milliers de canaux microscopiques — tout ça se passe dans l’obscurité, sans témoin, sans bruit.
Et dans ton corps, c’est exactement pareil.
En ce moment, pendant que tu lis ces mots, des millions de processus se déroulent simultanément sans que tu aies à les diriger, à les comprendre, à les autoriser. Ton cœur bat. Ta peau se renouvelle. Tes cellules communiquent dans une langue que tu n’as pas apprise. L’eau circule partout en toi, transporte, régule, maintient. Tout ce mouvement invisible qui te maintient en vie — tu ne le vois jamais. Tu ne le remercies jamais. Tu marches dessus comme on marche sur les racines d’un arbre sans se demander ce qui se passe en dessous.
Le visible n’est jamais que la surface de ce qui s’est construit dans l’ombre.
Ce que tu ne vois pas n’est pas absent. Il est en train de travailler, de s’organiser, de maintenir quelque chose en vie que tu prendrais pour acquis si ça s’arrêtait.
La prochaine fois que quelque chose te paraît immobile, pose la main dessus.
Et attends.
• Cliquer ici pour découvrir la racine : https://www.stephanehauton.com/oeuvres/p/de-la-terre-larme-n71